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Une crise française

IL Y A SUR LA FRANCE et ses habitants, beaucoup à dire. Sur la France d’aujourd’hui comme sur les France d’hier, sur les rêves, les réalités, les paysages, les géographies, sur les mœurs, les réflexes et son histoire. Il y a surtout beaucoup à dire sur la vie politique française, les partis, les médias, la rhétorique convenue, le politiquement correct, le manque flagrant de raisonnement, le psycho-sociologique à tous les étages et la narcose triomphante repeinte aux couleurs du devoir de mémoire et à l’empathie de façade, ce qui permet d’éviter de parler de ces choses qui fâchent et que nous voyons sous nos yeux.

La France d’après les guerres

Beaucoup d’entre nous n’ont pas fait la guerre de 39-45. Ni connu une autre guerre, sinon par ouï-dire. La seule guerre à laquelle nous avons assisté, confortablement installés dans un fauteuil (sauf le temps d’aller s’étaler sur un divan), fut le conflit de l’ex-Yougoslavie et , avec sa guerre du spectacle et sa guerre des ego (Kouchner et le pitoyable BHL). Puis une déferlante d’images s’est emparée des chaînes de télévision dans l’heure qui a suivi la destruction des tours du World Trade Center, le 11 septembre 2001.

N’oublions pas d’autres guerres, comme la guerre des prix. Je ne parle pas des prix littéraires, sur lesquels tout a été dit, mais de la hausse des prix, ou de la baisse des valeurs. Il ne s’agit pas de dire ici que « tout fout le camp », mais il faudrait être aveugle pour ne pas voir qu’en France, quelque chose tend à disparaître, en même tend que quelque chose se répand. Ce qui disparaît, c’est un certain courage, voisin aussi de l’abnégation : je ne parle pas ici des prétendus Indignés, mais d’une attitude générale face à la vie, faite de générosité, de hauteur et de lucidité. Il ne faut aucun courage pour éviter de mettre en Une des journaux télévisés la boucle sans fin des faits-divers les plus sordides. Nous pourrions appeler cette retenue, « faire preuve d’un certain bon sens » : il est inutile d’obliger les téléspectateurs à se bourrer de faits-divers, ou à se gaver du spectacle de la souffrance de l’autre. Mais bien entendu, les Poujade de toute espèce s’en délectent en même temps qu’ils prennent le ton entendu de l’intellectuel sociologue qui feint de s’interroger sur les causes sociales de la misère humaine. Il s’agit d’expliquer tout, sauf de de se demander : « pourquoi aimons-nous ça ? ». La télévision se donne à consommer sans modération comme le narcotique du dernier homme ?

C’est pourtant par elle que cherchent à se frayer une voie entre les détritus ceux qui se présentent aux magistratures électives. Je ne parle pas des écueils publicitaires, ni des prétendus dossiers sur « les quartiers » (c’est la dénomination bobo des cités HLM), ou des « séries », voire des compléments d’enquête, qui prennent le téléspectateur par là où il a le plus mal : son indignation !

Les conversations d’aujourd’hui tournent autour de l’angoisse économique et financière, mais aussi du tourisme et des hôtels bons marchés (« cet été, nous avons fait la Bulgarie [la Thaïlande, le Tibet ou le Pérou...]« ), des conversations de repus inquiets, soucieux de la question qui taraude les classes moyennes : « allons-nous pouvoir continuer ? ». L’anesthésie (l’impuissance ?), la narcose par tous les moyens (la moyenne d’âge des participants aux jeux en réseau est de 30 ans), met en relief la pauvreté de la pensée, du discours et de l’action politique : où que l’on se tourne, ce sont de navrants constats. La gôche de François Hollande propose de ne rien faire, sauf peut-être de créer des postes dans l’Éducation Nationale (« on cultive la batavia … », chantent-elle en chœur), au moment où celle-ci abandonne complètement un projet déjà ancien qui était de former des élites (car il y aurait quelque indécence à dire que nous formons des « crétins », pour employer le terme de Brighelli.); on promet de « ré-industrialiser » la France, alors que tout a été fait pour céder aux mirages vénéneux de l’Orient extrême et compliqué. On invoque par une wouallahakbarisation trompettante le destin enjolivé  d’une Europe unie, fédérale ou pas, qui résoudrait tous les problèmes, alors qu’elle est un des éléments du problème : la Grèce est dans l’Europe, comme l’Espagne, le Portugal, l’Italie et bientôt les Balkans et la Turquie; nous avons vu avec quelle audace et quelle constance la vie politique européenne a forgé un instrument politique sinon efficace, du moins crédible, pour traiter des questions en apparence simples, qui concernent le respect des traités dans lesquels les pays se sont engagés. Il est vrai que la politique a été méprisée : le référendum de 2005, puis le Traité de Lisbonne forment des arguments plus que suffisants pour regarder la « chose » européenne comme un « bidule » pernicieux, production inquiétante de technocrates chantant en karaoké les hymnes aux lendemains qui chantent, mais pis : les politiques ont jeté aux orties toute tentative de comprendre les problèmes. Véritable et ultime victoire de Marx ?  « Il n’est plus temps de comprendre le monde : il faut le changer !« . Il ne semble pas. Parodiant une formule de Rousseau reprenant Montesquieu : « Les anciens politiques parlaient sans cesse de mœurs et de vertu … » nous pourrions aisément ajouter : les nôtres ne parlent que de dettes et de taux d’intérêt. Empire du technocrate sérieux sur le politique …

Welcome in Europe

C’est la paix qui règne, ou plutôt la sombre nuit spirituelle d’une humanité européenne en crise permanente. Au sein de cette obscure clarté, on entend les clameurs des Droits de l’Homme, les plaintes perpétuelles contre les Nations et les appels permanents à se tenir tous soudés, la main gauche ignorant ce que fait la main droite. L’espace Schengen donne lieu à des pitreries qui consistent à faire condamner un pays qui régule son immigration, au prétexte qu’il refoule des immigrants venu d’un autre pays européen. La pratique est odieuse, car voyez-vous, ces immigrants sont des êtres humains !  Soyons donc de meilleurs et de plus fervents européens et surtout, réclamons-nous d’un ordre spirituellement nouveau ! Oublions tout, jetons-nous dans les bras de la fraternité universelle ! Nous sommes tous frères, mes frères, mais selon la nouvelle église née en Écosse. Quant à l’autre, il faut en fulminer le nom, justement au nom de la sacro-sainte laïcité. Ou bien encore, comme à Mostar, demandons à l’Arabie saoudite de financer de très nombreuses mosquées, afin d’effacer le souvenir d’une Europe chrétienne qui ne veut pas devenir un objet archéologique. Que la laïcité est belle, lorsqu’elle est revendiquée comme une sourde lutte contre les catholiques, dont la bigoterie nous accable beaucoup plus que la revendication permanente de l’exception culturelle d’un islam aux couleurs de l’Europe ! Au nom des Droits de l’Homme nous avons abandonné la réflexion et l’action politique pour ne plus qu’entendre formuler de beaux discours sur la générosité et la rationalité démocratiques, dont la légitimité devient de plus en plus discutable, tant les élites de plus en plus mondialisées trouvent leur légitimité dans les cooptations de plus en plus éloignées des procédures démocratiques. Ne représentant que leur propre souci de la distinction sociale affichée, vivant entre deux aéroports, consultants d’institutions dont le lien avec le bien commun reste très lointain, ces élites sont regardées par les média comme des parangons de la realpolitik (Berlusconi débarqué, son successeur vient de Lehman Brothers et affiche le visage sérieux qui fait craindre le contenu de son attaché-case), cette politique européenne qui certes peut se targuer d’avoir une ambition continentale, formulée telle un souhait ou un vœu, mais qui n’a de politique le mot.

Les Assis

Il faudrait relire « les Assis » d’Arthur Rimbaud, simplement pour redonner un peu de valeur à toutes ses réunions bruxelloises, conférences berlinoises et rendez-vous à Davos, afin de réaliser la distance que l’on peut mesurer entre la politique et les petits accommodements entre experts, ceux qui non seulement n’ont pas vu la crise de 2008 venir (les subprime étaient dotés du triple A), mais qui viennent aujourd’hui nous dire que l’avenir radieux viendra d’une régulation du système bancaire. Certes non ! L’avenir appartient aujourd’hui, comme il a appartenu hier, à la capacité d’agir politiquement, ce qui entraîne de fait, la capacité à percevoir le phénomène de dépolitisation qui gangrène l’Europe et auquel nous pouvons donner le nom de renoncement. Sur ce terrain, la « moraline » dont parlait Nietzsche peut être vendue en gros et au détail : c’est ce qui reste à la piétaille des experts, qui passe son temps à regarder la vie des peuples comme un bilan comptable.

Ce blog se veut une modeste participation à ces analyses de ce qui fait politiquement question en France.

 

 

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